THÈME
La PATIENCE.
L'AVIS D'UN MEMBRE."
Oui, je sais, je suis
en retard !
C'est un luxe que je
m'offre parfois depuis que je suis hors
alcool.
Auparavant, j'étais
très ponctuelle et très impatiente:
j'étais toujours à l'heure parce que j'avais
horreur d'attendre.
J'ai perdu des années
dans l'alcool, des heures et des heures
dans le ressentiment; et je m'agaçais de perdre cinq minutes à faire la queue à la caisse! C'était toujours lorsque
venait mon tour que passait
l'encaisseuse venue ramasser les liasses de
billets!
Comme je comprenais
l'ami (alcoolique) qui refusait
d'attendre plus d'un quart d'heure après l'heure fixée de son
rendez-vous chez un médecin (c'est déjà assez difficile de se présenter à l'heure dans un état acceptable, avec juste
assez d'alcool pour éviter les tremblements et pas assez pour que cela se sente
- à ce que je croyais -; mais de
combien va être retardé le soulagement si attendu du prochain verre?).
Et puis les choses ont
changé: je m'en suis aperçue un jour chez ma psy.
Elle avait un peu de
retard, chose inhabituelle de sa part, et
ces quelques minutes m'ont paru un luxe incomparable, une ineffable
grâce;
J'étais arrivée à
l'heure, dans ma vie tellement occupée, j'avais fait ce que je devais, et ces
quelques minutes où je ne pouvais rien
faire devenaient des minutes où je pouvais ne rien faire: quel cadeau que ce temps pour ne penser à rien ou ne
penser qu'à moi-même !
De quelles culpabilités
abyssales proviennent cette idée que je
n'ai pas le droit de ne rien faire? Ça ne m'empêche d'ailleurs pas de perdre beaucoup de temps à des riens,
mais avec mauvaise conscience. Alors
que si ça ne dépend pas de moi... Un article qui ne passe pas en caisse, un
embouteillage imprévu, un problème dans
les transports en commun: tout cela peut me mettre en retard, mais je n'y suis pour rien; alors ces minutes deviennent
un cadeau à moi, Geneviève; pas la mère
de famille, la prof, la membre d'associations: Celles-là se trouvent comme
mises en vacances, délivrées de toute
obligation par ce cas de force majeure; ce cadeau est pour moi toute seule, ce moi profond dont je m'occupe si peu
et si mal.
Mais rassurez-vous: je
peste encore souvent, je m'énerve; je suis
bien alcoolique! Simplement il me semble que plus je chemine en AA
et plus souvent je trouve du bonheur à
être obligée de ne rien faire...
Geneviève,
alcoolique
(Paris)