THEME:
La
Peur
L'AVIS
D'UN AA (Bill W. co-fondateur des AA, 1895-1971)
La
question de la peur
Janvier
1962
Il
lest dit dans le livre des AA que la peur est le fil pourri et corrosif qui
orme la trame de notre existence. Il est certain que la peur freine la raison
et l’amour, et elle déclenche invariablement la colère, l’orgueil et
l’agressivité. Elle sous-tend la culpabilité larmoyante et la dépression
paralysante. Le président Roosevelt faisait un jour cette sage remarque:
«Nous
n’avons rien à craindre que la peur elle-même.»
Voilà
un jugement sévère, et peut-être un peu trop catégorique. Malgré son côté
destructeur, la peur peut aussi être le point de départ de choses positives.
Elle peut être un premier pas vers la prudence et le respect des autres. Elle
peut indiquer aussi bien la voie de la justice que celle de la haine. Plus nous
aurons le sens du respect et de la justice, plus nous trouverons cet amour qui
peut endurer beaucoup, tout en étant donné gratuitement. La peur n’a pas à être
toujours destructrice si les leçons qu’elle nous enseigne peuvent mener à des
valeurs positives.
La
libération de la peur est l’affaire de toute une vie, une entreprise qu’on ne
peut jamais mener totalement à terme. Quand nous sommes rudement attaqués,
gravement malades ou dans une situation de grande insécurité, nous réagissons
bien ou mal selon les cas. Seuls les vaniteux déclarent être totalement libérés
de la peur, mais leur suffisance même est ancrée dans des peurs temporairement
oubliées.
Il
y a donc deux choses à faire devant le problème de la peur. Nous devons tenter
de nous libérer du plus grand nombre de peurs possible. Puis, nous devons
chercher le courage et la grâce de faire face de façon constructive à celles
qui restent. Chercher à comprendre nos peurs et celles des autres n’est que la première
étape. La grande question est de savoir quoi faire ensuite.
Depuis
les débuts du mouvement, j’ai pu observer des milliers de membres qui
devenaient de plus en plus capables de comprendre et de surmonter leurs peurs.
Leur exemple m’a toujours aidé et encouragé. Il se peut donc que ma propre
expérience de la peur et de son élimination partielle aide aussi quelqu’un.
Enfant,
j’ai connu quelques chocs émotifs assez graves. Il y avait beaucoup de
problèmes dans ma famille, j’étais gauche physiquement, etc. Il y a d’autres
enfants qui connaissent ces handicaps émotifs et qui s’en sortent indemnes. Pas
moi. J’étais évidemment trop sensible et par conséquent trop peureux. J’ai
développé une réelle phobie, celle de ne pas être comme les autres jeunes et de
ne jamais pouvoir le devenir. Elle m’a d’abord conduit à la dépression, et je
me suis isolé.
Toutes
ces détresses d’enfant engendrées par la peur sont devenues insupportables au
point de me rendre très agressif. Croyant que je ne serais jamais accepté nulle
part et jurant de ne jamais me contenter d’une position inférieure, j’ai cru
que je devais dominer en tout, au jeu comme au travail. Quand cette séduisante
formule pour mener une belle vie a commencé à réussir, selon mes critères de
réussite, j’ai été transporté de joie. Par contre, s’il m’arrivait d’échouer
dans une entreprise, j’étais rempli d’un ressentiment et d’une dépression que
seul mon prochain succès pouvait guérir. Très tôt, j’ai donc tout évalué comme
des victoires ou des défaites. C’était tout ou rien. Ma seule satisfaction
était de gagner.
Ce
faux antidote contre la peur est vite devenu une habitude de plus en plus
profondément ancrée en moi. Elle m’a suivi pendant mes études, pendant la
Première Guerre mondiale, tout au long de ma carrière mouvementée de buveur à
Wall Street, et enfin jusqu’à mon effondrement total. À ce moment-là,
l’adversité ne me stimulait plus et je ne savais pas si nia plus grande peur
était de vivre ou de mourir.
Même
si la peur que j’ai connue est très répandue, il y en a évidemment beaucoup
d’autres sortes. Les manifestations de la peur et les problèmes qu’elles
entraînent sont si nombreux et si complexes qu’il est impossible, dans ce court
article, de les examiner en détail. Nous devons nous contenter de passer en revue
les outils et les principes spirituels qui peuvent nous permettre de faire face
à la peur sous toutes ses formes.
Pour
ma part, j’ai commencé à me libérer de la peur par la foi. Cette foi m’amène à
croire, en dépit de toutes les indications contraires dans le monde, que je vis
dans un univers qui a un sens. Elle se traduit, pour moi, en la croyance en un
Créateur tout-puissant qui est justice et amour, un Dieu qui a pour moi un but,
un sens et une destinée: tendre, même lentement, même en hésitant, vers son
image et sa ressemblance. Avant d’avoir la foi, je vivais comme un
extra-terrestre dans un univers qui trop souvent me semblait hostile et cruel.
Je ne pouvais y trouver aucune sécurité intérieure.
Carl
Jung, l’un des trois fondateurs de la psychologie moderne de l’inconscient,
avait une conviction profonde au sujet du grand dilemme du monde actuel. Il
pensait que toute personne qui atteint la quarantaine saris parvenir à
comprendre qui elle est, où elle est et où elle va ne peut éviter de devenir
plus ou moins névrotique. Cela est vrai, que ses pulsions sexuelles de
jeunesse, sa soif de sécurité matérielle ou son désir d’occuper une place dans
la société aient été satisfaits ou non. Quand ce bon docteur dit «névrotique»,
il pourrait tout aussi bien dire «poussé par la peur».
Voilà
précisément pourquoi, chez les AA, nous accordons tant d’importance à la
nécessité de croire en une puissance supérieure, que nous définissons à notre
manière. Nous devons apprendre à vivre dans un univers spirituel de grâce qui représente
certainement une nouvelle dimension pour la plupart d’entre nous. Nous
découvrons avec surprise que la recherche de ce royaume n’est pas si difficile.
Nous commençons d’habitude à y entrer consciemment dès que nous avouons
sincèrement notre impuissance à continuer seul et que nous faisons appel à un
Dieu, quel qu’il soit ou puisse être. Il en résulte le don de la foi et le
sentiment qu’il existe une puissance supérieure. La foi grandit, et aussi la
sécurité intérieure. La grande peur sous-jacente du néant commence à se
résorber. C’est pourquoi les AA croient que le principal antidote contre la
peur est le réveil spirituel.
Il
se trouve que ma propre inspiration spirituelle m’est venue en un éclair de façon
absolument convaincante. Je suis soudainement devenu une partie, une partie
minuscule, d’un univers régi par la justice et l’amour de Dieu. Les
conséquences de mon entêtement et de mon ignorance, ou de ceux de mes
semblables sur terre, ne changeaient rien à cette vérité. J’avais une certitude
nouvelle et absolue qui ne m’a jamais quitté depuis. Il m’a été donné
d’apercevoir, au moins pendant un moment, ce qu’était l’absence de peur.
Evidemment, le don de la foi que j’ai reçu ne diffère pas essentiellement du
réveil spirituel qu’ont connu d’innombrables membres des AA. Il fut tout
simplement plus soudain. Malgré son importance, cette nouvelle façon de voir
les choses ne constituait pour moi que le point de départ d’une longue marche
qui conduit de la peur à l’amour. Ma vieille anxiété, profondément ancrée,
n’est pas disparue à jamais en un instant. Elle réapparaissait, et parfois de
façon alarmante.
Ayant
été gratifié d’une expérience spirituelle aussi spectaculaire, il n’est pas
surprenant que la première phase de ma vie chez les AA ait été marquée par
beaucoup d’orgueil et de soif du pouvoir. Je voulais absolument mener les
autres, avoir leur approbation, être le chef. Bien plus, je pouvais maintenant
justifier mon comportement: j’agissais pour la bonne cause!
Heureusement,
cette phase de vanité plutôt flagrante qui a duré quelques années a été suivie
par une série de malheurs. Je recherchais l’approbation des autres, par peur
évidemment de ne pas en avoir assez, et j’ai commencé à me heurter aux membres
qui avaient les mêmes tendances que moi. Par conséquent, ceux-ci se sont mis à
vouloir protéger le mouvement de mon influence et j’ai fait la même chose
vis-à-vis d’eux. C’était devenu notre occupation principale. Comme de raison,
il en est résulté de la colère, des soupçons et toutes sortes d’épisodes
terrifiants. C’est à cette époque particulière, et aujourd’hui plutôt amusante,
de notre histoire que nombre d’entre nous ont recommencé à se prendre pour
Dieu. Pendant quelques années, les AA assoiffés de pouvoir s’en sont donnés à
cœur joie. Pourtant, c’est dans ce contexte redoutable que furent formulées les
Douze Étapes et les Douze Traditions des AA. Ces principes étaient
essentiellement destinés à réduire notre ego, et donc à réduire nos peurs. Nous
espérions qu’ils allaient nous garder dans l’unité et dans un amour toujours
plus grand les uns envers les autres, et envers Dieu.
Nous
avons appris graduellement à accepter les défauts et les vertus des autres.
C’est à cette époque qu’est née cette formule forte et pleine de sens: «Sachons
toujours aimer chez les autres ce qu’il y a de mieux, et ne jamais craindre ce
qu’il y a de pire. «Après une dizaine d’années passées à essayer d’insuffler à
notre association cette sorte d’amour et à appliquer les Étapes et les
Traditions à la réduction des egos, nous avons cessé d’avoir peur pour la
survie du mouvement.
La
pratique individuelle des Douze Étapes et des Douze Traditions dans notre vie
nous a aussi libérés de façon incroyable de la peur sous toutes ses formes, en
dépit de la prédominance de problèmes personnels immenses. Là où la peur
subsistait, nous savions la reconnaître et, avec la grâce de Dieu, nous
pouvions y faire face. Chaque obstacle devenait pour nous une occasion que nous
donnait Dieu de développer ce courage, né de l’humilité plutôt que de la
bravade. Nous étions désormais capables de nous accepter nous-mêmes, d’accepter
notre situation particulière, et d’accepter nos semblables. Avec la grâce de
Dieu, nous avons même pris conscience que nous pouvions mourir décemment,
dignement et dans la foi, sachant que «le Père est à l’œuvre».
Nous
vivons actuellement dans un monde en proie plus que jamais à des peurs
destructives. Nous y trouvons pourtant de grandes zones de foi, de soif de
justice et de fraternité. Par contre, aucun prophète n’oserait prédire si la
planète s’embrasera ou si elle connaîtra, selon le dessein de Dieu, le début de
l’ère la plus brillante qu’ait connue l’humanité. Pour nous, membres des AA, il
est facile de comprendre ce qui se passe. Nous avons vécu en microcosme, chacun
dans notre propre vie, le même genre d’incertitude terrifiante. Sans aucun
orgueil, nous pouvons affirmer que nous ne craignons pas l’avenir du monde, peu
importe ce qui arrivera. Nous sommes maintenant capables de croire profondément
et de dire: «Nous ne craindrons pas le mal. Que ta volonté soit faite, et non
la nôtre. »
L’histoire
suivante a souvent été racontée, mais elle mérite bien d’être répétée une fois
de plus. Le jour où s’abattit sur notre pays l’épouvantable tragédie de Pearl
Harbor, un ami des AA, qui était aussi l’une des figures spirituelles les plus
marquantes que nous connaîtrons jamais, déambulait dans une rue de St. Louis.
Je veux parler, bien sûr, du bien-aimé père Edward Dowling de l’ordre des jésuites.
Même s’il n’était pas alcoolique, le père Dowling avait été l’un des fondateurs
et la principale inspiration du groupe encore peu solide des AA de la ville.
Comme beaucoup de ses amis, d’ordinaire sobres, s’étaient déjà réfugiés dans la
bouteille afin d’oublier les conséquences du désastre de Pearl Harbor, le père
Ed était évidemment angoissé à la pensée que son cher groupe des AA pourrait en
faire autant. A ses yeux, cela aurait été une tragédie aussi grave.
Un
membre des AA abstinent depuis moins d’un an lui emboîta le pas et engagea avec
lui une conversation animée, centrée sur les AA. A son grand soulagement, le
père Ed vit que son compagnon était parfaitement abstinent. Il ne souffla pas
mot, non plus, de la tragédie de Pearl Harbor.
Agréablement surpris, le bon père demanda:
«Comment se fait-il que tu ne dises rien sur Pearl Harbor? Comment peux-tu
accepter si bien un tel coup? »
«Eh bien, lui répondit le membre, votre question me surprend. Ne savez-vous pas que chaque membre des AA, a déjà connu son propre Pearl Harbor? Alors, dites-moi, pourquoi ne pourrions-nous pas, nous les alcooliques, tenir le coup encore une fois? »
Extrait de "LE
LANGAGE DU CŒUR"
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